samedi 17 septembre 2016

DIEU OU L'ARGENT !

    XXVe DIMANCHE DU TEMPS ORDINAIRE.

                                (Lc 16, 1-13)



La brebis perdue est retrouvée, la pièce de monnaie si importante pour cette femme, est retrouvée, l'enfant prodigue revient à la maison où l'attend son Père, les bras grands ouverts, le cœur bien davantage, l'essentiel n'est-il pas dans cette joie profonde des retrouvailles ? « Ainsi, je vous le dis, il y aura plus de joie dans le ciel pour un seul pécheur qui se repent, que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui n'ont pas besoin de repentance. (Luc 15) 


Aujourd'hui, Jésus continue cet enseignement, à partir d'une parabole qui a de quoi nous surprendre !

Tout d'abord par ce calcul filou du gérant qui va tenter de s'assurer des amis en leur remettant une partie de leur dette avec des biens qui ne lui appartiennent pas ! Ce comportement, pour le moins surprenant, nous dérange pas mal et c'est juste !


Que vais-je faire,puisque mon maître me retire la gestion Travailler la terre ? Je n’en ai pas la force.Mendier ? J’aurais honte.Je sais ce que je vais faire,pour qu’une fois renvoyé de ma gérance,des gens m’accueillent chez eux.’Il fit alors venir, un par un,ceux qui avaient des dettes envers son maître.Il demanda au premier :Combien dois-tu à mon maître ?’Il répondit :‘Cent barils d’huile.’Le gérant lui dit :
‘Voici ton reçu ;vite, assieds-toi et écris cinquante.’Puis il demanda à un autre :Et toi, combien dois-tu ?’Il répondit :Cent sacs de blé.’
Le gérant lui dit :‘Voici ton reçu, écris 80’.

Ensuite, par la réaction du maître qui n'hésite pas à louer ce gérant malhonnête qui abuse de sa confiance et de ses biens en raison de son habileté pour sortir de cet étau, dans lequel il s'est lui-même piégé, la tête relativement haute !

« Le maître fit l’éloge de ce gérant malhonnête car il avait agi avec habileté ;en effet, les fils de ce monde sont plus habiles entre eux
que les fils de la lumière. »


Et, pour finir, ce non moins étonnant conseil de Jésus Lui-même :  

Eh bien moi, je vous le dis :Faites-vous des amis avec l’argent malhonnête,afin que, le jour où il ne sera plus là,ces amis vous accueillent dans les demeures éternelles.


Jésus considère l'argent comme malhonnête, ailleurs on traduit trompeur, je préfère cette traduction elle me semble plus claire, et exprime mieux me semble-t-il, la pensée de Jésus. L'argent, s'il est utile, s'il nous rend de nombreux services pour vivre en société et organiser notre vie , cet argent, peut nous induire en erreur et nous entraîner dans toutes sortes de désordres. Nous pensons, parfois qu'il est, sinon la source de notre bonheur, du moins un moyen efficace pour connaître le bonheur et c'est une erreur magistrale ! Nous connaissons tous le dicton : « l'argent ne fait pas le bonheur », certains ajoutent « il y contribue » ! Notre société est organisée de telle façon qu'il en faut un minimum pour vivre décemment mais j'ose dire, parce que je le pense vraiment, que l'argent est dangereux. St François d'Assise considérait l'argent comme du crottin !

Pourquoi est-il dangereux ? C'est une illusion ! L'argent nous trompe sur la source des valeurs et peut nous entraîner sur des pistes ensorcelées où nous perdons et vendons notre humanité . Que de procès pour avoir fait de l'argent un dieu ou presque ! L'argent engendre une course effrénée à la possession, aux plaisirs, au souci de plaire, de paraître, d'avoir pignon sur rue ! Oui, l'argent nous trompe, il se joue de nous, il nous enferme, nous durcit, ferme aussi notre cœur. Nous pouvons briller un temps, mais pas pour l'éternité, car, cet argent ne nous suivra pas au cimetière et encore moins, bien moins, au royaume de l'amour vrai ! Au royaume où « les premiers seront les derniers » où toutes nos soi - disant valeurs terrestres seront sens dessus dessous . Jésus s'y entend en la matière : si tu veux être parfait …
donne ton manteau, partage avec celui qui a faim, là où est ton trésor là aussi est ton cœur, faites-vous des bourses qui ne s'usent pas ...gardez-vous de toute âpreté au gain, car la vie de quelqu'un, fut-il dans l'abondance ne dépend pas de ce qu'il possède ! ...Faites-vous des bourses qui ne s'usent pas...

Jésus ne parle pas du comportement du gérant, il ne loue pas ici son habileté , Jésus note seulement, qu'ayant à sa disposition des liquidités, se trouvant lui-même en difficulté, ce gérant a été suffisamment astucieux pour s'en servir pour donner un bonheur passager à des personnes qui avaient des problèmes financiers, dans l'espoir d'un retour au moment de sa déchéance. Les versets qui suivent développent la pensée de Jésus :

 Celui qui est digne de confiance dans la moindre chose est digne de confiance aussi dans une grande. Celui qui est malhonnête dans la moindre chose est malhonnête aussi dans une grande.



    Si donc vous n’avez pas été dignes de confiance pour l’argent malhonnête,qui vous confiera le bien véritable ? Et si, pour ce qui est à autrui, vous n’avez pas été dignes de confiance,ce qui vous revient, qui vous le donnera ?Aucun domestique ne peut servir deux maîtres :ou bien il haïra l’un et aimera l’autre,ou bien il s’attachera à l’un et méprisera l’autre.Vous ne pouvez pas servir à la fois Dieu et l’argent. 


J'apprécie vraiment beaucoup ce qu'en dit le Père Emmanuel Schwab dans « Prions en Église . Je cite :

« Pourquoi cette incompatibilité entre le service de Dieu et celui de l'argent ? C'est que les deux logiques sont inverses : avec l'argent, je ne conserve que ce que je garde ; avec Dieu je ne conserve que ce que je donne. Plus je donne mes biens, moins j'en ai. Plus je donne de l'amour, plus je m'enrichis de cet amour que je donne. »

En effet, quand je donne de mon argent, ma cagnotte diminue, et je risque d'éprouver un pincement au cœur, au contraire si je donne de l'amour, mon cœur, ma vie se dilatent et mon être tout entier est inondé de joie, c'est indicible, indescriptible, cela ne s'explique pas, mais manifeste qu'il s'agit d'un autre ordre. Le premier, l'argent, est bassement matériel, le second, l'amour, est de l'ordre spirituel ! Le premier, quand il diminue conduit à travailler plus, à chercher des moyens honnêtes ou non pour remplir le vide, le second, comble, plus j'en donne, de l'amour, plus je brûle de cet amour et plus j'ai envie, besoin de le répandre ! L'amour nous propulse, l'amour dit St Paul, ne passera jamais alors que l'argent peut disparaître s'il nous est dérobé, si nous l'utilisons mal. L'amour, lui, ne peut être dérobé ! Pensons à Mère Térésa, elle n'avait pas un sou vaillant personnel, par contre, sa vie débordait d'un amour sans limite pour ses frères !


L'argent n'a de sens dans nos vies que dans la mesure où il reste un moyen et non un but, une fin ! Un moyen pour vivre et donner du bonheur à ceux qui en manquent ! En réalité un argent honnêtement acquis, n'a de sens que dans la mesure où il me permet d'être serviteur de mes frères, je n'en suis pas 
propriétaire mais intendant, je suis appelé à le gérer pour le service du bien commun et non pour mon seul profit égoïste !


Dans la première lecture, le Prophète Amos nous montre à quel point l'argent, les biens peuvent nous corrompre :


Écoutez ceci, vous qui écrasez le malheureux pour anéantir les humbles du pays,car vous dites :
« Quand donc la fête de la nouvelle lune sera-t-elle passée, pour que nous puissions vendre notre blé ?
Quand donc le sabbat sera-t-il fini, pour que nous puissions écouler notre froment ?
Nous allons diminuer les mesures, augmenter les prix et fausser les balances.Nous pourrons acheter le faible pour un peu d’argent,
le malheureux pour une paire de sandales.Nous vendrons jusqu’aux déchets du froment ! »
Le Seigneur le jure par la Fierté de Jacob :Non, jamais je n’oublierai aucun de leurs méfaits.

Aurons-nous le cœur assez libre pour ne pas nous laisser ensorceler par l'argent trompeur ? Aurons-nous l'esprit assez vigilant pour donner à l'argent sa juste place, ni plus, ni moins ? Saurons-nous ouvrir nos mains pour que chacun ait sa part de pain quotidien ? Accepterons-nous de faire une place aux « Lazare » de notre temps couchés ou non, à nos portes, mais sincèrement nécessiteux, et qui cachent leur honte ? Ouvrirons-nous notre cœur à toute détresse sans poser de questions , sans réflexions désobligeantes, permettant à cet autre de se relever au lieu de l'enfoncer ? Lui donnerons-nous de notre part ou de nos restes ?


Seigneur, rends-moi attentif, attentive à tout frère, dans le besoin, spirituel, intellectuel, matériel, psychologique, moral, physique, car ce que je fais à un seul de ces petits qui sont mes frères c'est à TOI QUE JE LE FAIS ! Pardonne-moi toute velléité d'indifférence, de fermeture à l'autre, de refus d'écoute, d'agacement, de jugement, ouvre tous mes sens, tous mes pores, afin que je fasse miséricorde comme Tu me fais Miséricorde ! Amen ! Amen ! Amen !


L'Ermite

vendredi 9 septembre 2016

LA MISÉRICORDE DU SEIGNEUR A JAMAIS JE LA CHANTERAI

XXIVe DIMANCHE DU TEMPS ORDINAIRE.

(Lc 15, 1-32)



Quelle merveilleuse page d’Évangile ! Toujours en marche vers Jérusalem, Jésus nous livre le cœur du Père « La miséricorde du Seigneur, à jamais je la chanterai ! »

Et dire que ce Père plein de tendresse a parfois été présenté comme un Juge, dur, sans compassion ! S'il juge, il est juste aussi, et donne à chacun selon ses actes, mais, par amour, Il a, veut avoir, une toute petite petite, infime mémoire, comme si elle était atrophiée, parce qu'Il est Père avant tout, et qu'au moindre mouvement de notre cœur, Il nous enveloppe de sa tendresse Il ne veut pas parler du passé, Il nous serre dans Ses bras et nous ouvre un avenir ! Ah si nous pouvions entrevoir combien nous sommes aimés !

Jésus n'agit pas autrement que son Père, ici, comme souvent, les Pharisiens murmurent, et que répond Jésus ? Il raconte trois extraordinaires histoires pour révéler l'Amour d'un Père, que Lui, Jésus, imite en tous points ! Si Jésus accueille publicains et pécheurs , s'Il partage leur repas, c'est pour se donner l'occasion de parler du Père, de son amour et permettre aux personnes de se tourner vers Lui ! Qu'il est grand l'Amour de notre Père !

En ce temps-là,les publicains et les pécheurs venaient tous à Jésus pour l’écouter. Les pharisiens et les scribes récriminaient contre lui :
« Cet homme fait bon accueil aux pécheurs,et il mange avec eux ! » Alors Jésus leur dit cette parabole :

Un berger sait ce que signifie la perte d'une brebis, il sait qu'il fera tout, vraiment tout, pour la retrouver, et, qu'une fois sa recherche aboutie, il prendra l'égarée dans ses bras, la dorlotera, la bichonnera ….Tel est le premier exemple choisi par Jésus ?

« Si l’un de vous a cent brebis et qu’il en perd une,n’abandonne-t-il pas les 99 autres dans le désert pour aller chercher celle qui est perdue, jusqu’à ce qu’il la retrouve ?Quand il l’a retrouvée,il la prend sur ses épaules, tout joyeux,et, de retour chez lui, il rassemble ses amis et ses voisins pour leur dire :Réjouissez-vous avec moi,car j’ai retrouvé ma brebis,celle qui était perdue ! ’Je vous le dis : C’est ainsi qu’il y aura de la joie dans le ciel pour un seul pécheur qui se convertit, plus que pour 99 justes qui n’ont pas besoin de conversion. »

Le second est plus prosaïque, mais l'important est dans la conclusion de l'histoire « Il y a de la joie devant les anges de Dieu pour un seul pécheur qui se convertit. » Voilà ce que Jésus veut manifester ; cette insondable miséricorde du Père ! Retrouver un fils égaré ( la brebis, la pièce) réjouit le cœur de Dieu, Il ne voit que cela, ne veut retenir que cela !

«  Si une femme a dix pièces d’argent et qu’elle en perd une, ne va-t-elle pas allumer une lampe, balayer la maison, et chercher avec soin jusqu’à ce qu’elle la retrouve ? Quand elle l’a retrouvée, elle rassemble ses amies et ses voisines pour leur dire : Réjouissez-vous avec moi,car j’ai retrouvé la pièce d’argent que j’avais perdue !’Ainsi je vous le dis : Il y a de la joie devant les anges de Dieu pour un seul pécheur qui se convertit. »


Moïse apaisa le visage du Seigneur son Dieu



entendons-nous dans la première lecture ! Comme c'est beau ! Moïse ( le Jésus de l'ancienne Alliance) est rendu capable d'apaiser le visage du Père ! Combien plus Jésus va-t-il le faire en se livrant par Amour, en donnant Sa vie, en versant son Sang pour chacun d'entre nous  ! Et quelle est la réaction de Dieu Père ?

    Le Seigneur renonça
au mal qu’il avait voulu faire à son peuple.

Avez-vous déjà entendu dire que Dieu pouvait renoncer ? Eh bien, dans sa folie d'aimer, notre Dieu est Celui-là ! Et non seulement Dieu renonce au châtiment, mais Il oublie notre péché, Il l'efface comme on efface ce qui est écrit sur un tableau : c'était, et ce n'est plus ! Parce que Dieu qui nous crée, ne peut pas ne pas nous aimer, ne nous a-t-il pas fait à Son image ? Y pensons-nous ? Nous sommes créés pour AIMER, pas pour autre chose ! Pour AIMER ! Et nous aimons si mal, si mal !. Si nous comprenions cela, c'est en volant que nous irions au sacrement de la miséricorde, le sacrement du pardon que nous négligeons tellement !

Et Jésus de conclure par cette extraordinaire parabole où Il nous révèle ce que devrait être ce sacrement de la réconciliation ! Un Père qui respecte la liberté de son fils (chacun de nous!) qui le laisse réaliser son caprice ... Un fils, qui, en raison de ses mauvais choix, descend aux enfers du péché, et là, ayant touché le fond, se souvient que chez son Père, tout n'était pas si mal, consent à rentrer en lui-même, réfléchit sur « comment aborder ce Père supposé courroucé » prêt, s'élance, sans respirer, pour se jeter dans ses bras avec une phrase bien préparée qu'il n'a pas la possibilité d'exprimer, parce que ce Père-là, guettait son retour, Il prend ce fils dans ses bras, le couvre de baisers, le serre sur son cœur , demande une fête, revêt ce fils du vêtement de l'Alliance retrouvée ! Ce fils ? c'est chacun de nous ! Le Père ne cesse de nous attendre pour nous serrer dans Ses bras ! A vous qui craignez les reproches du Père, Jésus adresse cette Parabole pleine de tendresse et d'espérance ! « Viens danser, viens faire la fête » répond Jésus tu, es attendu !


    Jésus dit encore :« Un homme avait deux fils.Le plus jeune dit à son père : Père, donne-moi la part de fortune qui me revient.’
Et le père leur partagea ses biens. Peu de jours après,le plus jeune rassembla tout ce qu’il avait, et partit pour un pays lointain où il dilapida sa fortune en menant une vie de désordre.

 Il avait tout dépensé,quand une grande famine survint dans ce pays,
et il commença à se trouver dans le besoin. Il alla s’engager auprès d’un habitant de ce pays,qui l’envoya dans ses champs garder les porcs.Il aurait bien voulu se remplir le ventre avec les gousses que mangeaient les porcs, mais personne ne lui donnait rien.Alors il rentra en lui-même et se dit : Combien d’ouvriers de mon père ont du pain en abondance,et moi, ici, je meurs de faim ! Je me lèverai, j’irai vers mon père,et je lui dirai : Père, j’ai péché contre le ciel et envers toi. Je ne suis plus digne d’être appelé ton fils.Traite-moi comme l’un de tes ouvriers.’Il se leva et s’en alla vers son père.


Comme il était encore loin, son père l’aperçut et fut saisi de compassion ; il courut se jeter à son cou et le couvrit de baisers. Le fils lui dit :‘Père, j’ai péché contre le ciel et envers toi.Je ne suis plus digne d’être appelé ton fils. ’Mais le père dit à ses serviteurs : ‘Vite, apportez le plus beau vêtement pour l’habiller, mettez-lui une bague au doigt et des sandales aux pieds,allez chercher le veau gras, tuez-le,mangeons et festoyons,car mon fils que voilà était mort, et il est revenu à la vie ; il était perdu,et il est retrouvé. ’Et ils commencèrent à festoyer.


Or le fils aîné était aux champs.Quand il revint et fut près de la maison,il entendit la musique et les danses. Appelant un des serviteurs,il s’informa de ce qui se passait. Celui-ci répondit :

‘Ton frère est arrivé, et ton père a tué le veau gras,parce qu’il a retrouvé ton frère en bonne santé. ’Alors le fils aîné se mit en colère, et il refusait d’entrer. Son père sortit le supplier.Mais il répliqua à son père : ‘Il y a tant d’années que je suis à ton service sans avoir jamais

transgressé tes ordres,et jamais tu ne m’as donné un chevreau pour festoyer avec mes amis. Mais, quand ton fils que voilà est revenu après avoir dévoré ton bien avec des prostituées,tu as fait tuer pour lui le veau gras !’Le père répondit :‘Toi, mon enfant, tu es toujours avec moi,et tout ce qui est à moi est à toi. Il fallait festoyer et se réjouir ; car ton frère que voilà était mort,et il est revenu à la vie ; il était perdu,et il est retrouvé ! 

Cette Parabole a été commentée de façon extraordinaire des milliers de fois, je donne donc la parole au Père Paul Baudiquey dont j'apprécie et la profondeur et la qualité poétique des écrits. Elle a été peinte aussi par
Rembrandt c'est cette peinture qui a inspiré le P.Baudiquey (Paul Baudiquey est l’auteur du livre « Un Évangile selon Rembrandt » (Mame , Paris collection Un certain regard, janvier 1989).
« L’homme qui a peint le « retour du prodigue » est un homme sans façade. Un homme lavé de toute parole vaine. L’œuvre est immense. Elle s’ouvre sur l’espace d’une confidence unique dans toute l’histoire de l’art occidental. C’est le premier portrait « grandeur nature » pour lequel Dieu lui-même ait jamais pris la pose.
Le Père en majesté inscrit sa majuscule au commencement de tout. Voûté comme un arc roman, et de courbe plénière. Sa stature s’accomplit dans l’ovale géniteur qui rayonne au tympan.

Son visage d’aveugle. II s’est usé les yeux à son métier de Père. Scruter la nuit, guetter, du même regard, l’improbable retour ; sans compter toutes les larmes furtives… il arrive qu’on soit seul ! Oui, c’est bien lui, le Père, qui a pleuré le plus
.

Je regarde le fils. Une nuque de bagnard. Et cette voile informe dont s’enclôt son épave. Ces plis froissés où s’arc-boute et vibre encore le grand vent des tempêtes, des talons rabotés comme une coque de galion sur l’arête des récifs, cicatrices à vau-l’eau de toutes les errances. Le naufragé s’attend au juge, « traite-moi, dit-il, comme le dernier de ceux de ta maison ».

II ne sait pas encore qu’aux yeux d’un père comme celui-là, le dernier des derniers est le premier de tous. II s’attendait au juge, il se retrouve au port, échoué, déserté, vide comme sa sandale, enfin capable d’être aimé.
Appuyé de la joue – tel un nouveau-né au creux d’un ventre maternel – il achève de naître. La voix muette des entrailles dont il s’est détourné murmure enfin au creux de son oreille. II entend.

Lève les yeux, prosterné, éperdu de détresse, et déjà tout lavé dans la magnificence… Lève les yeux, et regarde, ce visage, cette face très sainte qui te contemple, amoureusement.
Tu es accepté, tu es désiré de toute éternité, avant l’éparpillement des mondes, avant le jaillissement des sources, j’ai longuement rêvé de toi, et prononcé ton nom.

Vois donc, je t’ai gravé sur la paume de mes mains, tu as tant de prix à mes
yeux. Ces mains je n’ai plus qu’elles, de pauvres mains ferventes, posées comme un manteau sur tes frêles épaules, tu reviens de si loin ! Lumineuses, tendres et fortes, comme est l’amour de l’homme et de la femme, tremblantes encore – et pour toujours, du déchirant bonheur.

II faut misère pour avoir cœur. Et d’une patience qui attend, et d’une attente qui écoute, naît le dialogue insurpassable. Notre assurance n’est plus en nous, elle est en celui qui nous aime.

Accepter d’être aimé… accepter de s’aimer. Nous le savons, il est terriblement facile de se haïr; la grâce est de s’oublier. La grâce des grâces serait de s’aimer humblement soi-même, comme n’importe lequel des membres souffrants de Jésus-Christ.

Encore faut-il avoir appris ce que tomber veut dire, comme une pierre tombe dans la nuit de l’eau; Ce que veut dire craquer, comme un arbre s’éclate aux feux ardents du gel, sous l’éclair bleu de la cognée. Que peuvent savoir de la miséricorde des matins, ceux dont les nuits ne furent jamais de tempêtes et d’angoisses ?
Pour retentir à ces atteintes, il faut avoir vécu, – et vivre encore – en haute mer menacé sans doute, naufragé peut-être, mais à la crête des certitudes royales, l’amour alors peut faire son œuvre nous féconder, nous rajeunir.

Que nous soyons dans l’inquiétude, le doute et le chagrin,que nous marchions, le cœur serré, dans la vallée de l’ombre et de la mort !

Que nos visages n’aient d’autre éclat que ceux, épars, d’un beau miroir brisé…
Un amour nous précède, nous suit, nous enveloppe…

L’inconnu d’Emmaüs met ses pas dans les nôtres, et s’assied avec nous à la table des pauvres.

Malgré tous les poisons mêlés au sang du cœur, au creux de ces hivers dont on n’attend plus rien, rayonne désormais un été invincible. Morts de fatigue, nous ne saurions rouler que dans les bras de Dieu. Nous avons rendez-vous sur un lac d’or !

Le miroir est sans rides. Du fond de toute détresse émerge enfin un vrai visage, exténuées, extasiées, nos faces vieillies de clowns sont l’icône de son Christ, pour l’émerveillement des saints.

Et l’icône est plus fine, plus précieuse, plus belle, quand l’homme qui l’a peinte est passé par l’enfer. Trinité de ROUBLEEV et « Trinité » REMBRANDT, du



fond des terres où rayonnent ces images, le Père ne cesse de s’engendrer du Fils, de s’engendrer des fils, sous le couvert fécondateur de mains plus vastes que des ailes. L’ombre d’un grand oiseau nous passe sur la face.
Les vrais regards d’amour sont ceux qui nous espèrent. »

Dieu Père, en Jésus, nous espère toujours, Il nous espère jusqu' à l'extrême de notre dernier souffle, cet instant ultime où nos yeux s'ouvrent sur l'Ailleurs ! Dieu Père, en Jésus son Enfant, notre frère, nous tend la main, la pose sur notre tête et nous dit « veux-tu ? » il nous dit cela jusqu'au bord de l'abîme dont le vide tente de nous aspirer, Dieu Père, en Jésus son enfant bien-aimé ne se décourage jamais, Dieu Père est Celui qui attend ! Répondrons-nous à cette attente, à l'usure d'un regard aimant qui nous espère ?

il m’a été fait miséricorde,
car j’avais agi par ignorance,
n’ayant pas encore la foi ; 

Nous dit Saint Paul ! Dieu Père, en Jésus son Enfant fait miséricorde à celui qui pose sa tête sur son cœur : serons-nous de ceux-là ?




L'Ermite

vendredi 2 septembre 2016

DONNE-NOUS LA SAGESSE

XXIIIe DIMANCHE DU TEMPS ORDINAIRE.

(Lc 14, 25-33)



DONNE-NOUS LA SAGESSE 

Veuille le Seigneur, me permettre d'exprimer clairement les réflexions qu'éveille en moi ce très beau passage d’Évangile.

    de grandes foules faisaient route avec Jésus ;

Jésus continue la montée vers Jérusalem, les foules se pressent et se bousculent pour L'approcher. Cette manière d'agir peut être particulièrement superficielle, ne nous rappelle-t-elle pas la fameuse conversation des disciples « qui est le plus grand » et la demande de la mère des fils de Zébédée – soufflée par Jacques et Jean eux-mêmes - « l'un à ta droite, l'autre à ta gauche ! » ?

Dans la première situation, Jésus indique la manière, « celui qui veut être le plus grand sera le serviteur de tous » dans la seconde Il en donne le prix « Il ne m'appartient pas d'accorder des places dans le Royaume mais pouvez-vous boire à la coupe que je vais boire ? »

Ici, Jésus doit ressentir cette avidité, ce « vouloir toucher » : être touché , est différent, mais dans quel but veut-on toucher, s'approcher ?

Être avec pour en faire quoi ? Jésus perçoit le bon et le moins bon, aussi Il n'hésite pas à se retourner pour expliquer le sens profond « du marcher avec Lui, Jésus, le Fils bien-aimé du Père » et les conditions, qu'implique semblable démarche. L'enthousiasme ne suffit pas, il est important de peser ce que suppose cette décision. Nous en avons une petite idée dans l’Évangile du martyre de St Jean-Baptiste. Hérode n'a rien contre Jean Baptiste, il l'apprécie même, mais il doit choisir : plaire à Hérodiade ou plaire à Dieu ! C'est ce que nous explique Jésus dans l’Évangile de ce dimanche :

il se retourna et leur dit :
    « Si quelqu’un vient à moi 
sans me préférer à son père, 

sa mère, sa femme,
ses enfants, ses frères et sœurs,
et même à sa propre vie,
il ne peut pas être mon disciple.

Souvent, nous pensons que ce passage d’Évangile s'adresse aux vocations spécifiques du sacerdoce et de la vie consacrée, n' oublions-nous pas, un peu rapidement, que l’Évangile s'adresse à toute personne de bonne volonté qui veut vivre selon l'enseignement de Jésus, chacun ayant ensuite à l'adapter à son état de vie ?

Que veut dire Jésus quand Il nous demande de Le préférer ? Il me semble et je le crois profondément, qu'Il nous demande de choisir la porte étroite, de choisir le chemin qui conduit à la vie !

« J'en prends aujourd'hui à témoin contre vous le ciel et la terre: j'ai mis devant toi la vie et la mort, la bénédiction et la malédiction. Choisis la vie, afin que tu vives, toi et ta postérité, pour aimer le Seigneur, ton Dieu, Dt 30,19 »

« Maintenant, Israël, écoute les lois et les ordonnances que je vous enseigne. Mettez-les en pratique, afin que vous viviez, Dt 4,1 »

« tu ne mangeras pas de l'arbre de la connaissance du bien et du mal, car le jour où tu en mangeras, tu mourras. Gn 2,17 »

Nous sommes invités à choisir et à bien choisir ! Que veut dire « préférer Jésus à son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères ses sœurs  » ? Je pense et je crois qu'il s'agit, comme le disait Ste Jeanne d'Arc, de vivre cette devise : « Dieu Premier servi » ! Si mon père, ma mère veut m'entraîner dans une impasse, s'il ou elle, fait des choix malhonnêtes, s'il ou elle, veut m'interdire une pratique religieuse, j'ai le droit et le devoir de suivre ce que m'insuffle l'Esprit !

Si mon époux, mon épouse, veut m'impliquer dans des jeux dangereux, des compromissions de toutes sortes, des projets qui mettent ma foi et la vie de mon âme en danger j'ai le droit et le devoir de refuser !

Jésus ne dit-Il pas ailleurs : « Si ton œil droit est pour toi une occasion de chute, arrache-le et jette-le loin de toi; car il est avantageux pour toi qu'un seul de tes membres périsse, et que ton corps entier ne soit pas jeté dans la géhenne. Et si ta main droite est pour toi une occasion de chute, coupe-la et jette-la loin de toi; car il est avantageux pour toi qu'un seul de tes membres périsse, et que ton corps entier n'aille pas dans la géhenne » Mt 5,29.

L’œil, la main, c'est toute personne, père, mère, frère, sœur, époux, épouse, ami(e) susceptible, de m'entraîner dans le péché, de me tirer vers le bas au lieu de m'ouvrir les larges horizons de l'Amour ! Quand Jésus, recherché par des membres de sa famille répond : «  Voici ma mère et mes frères. Car, quiconque fait la volonté de mon Père qui est dans les cieux, celui-là est mon frère, et ma sœur, et ma mère. » Jésus ne renie pas les siens, mais Il manifeste clairement que la fidélité à son Père, passe avant tout !

Dès lors, il n'est pas difficile de comprendre la conclusion de cette péricope :

    Celui qui ne porte pas sa croix
pour marcher à ma suite
ne peut pas être mon disciple.

Ces situations de tension au sein d'une famille sont forcément source de souffrance , elles deviennent pesantes comme l'est la croix de Jésus. Porter sa croix c'est souffrir avec Jésus de ces situations, les offrir avec Jésus et à Jésus, pour la rédemption de nos proches et du monde. Porter sa croix, c'est faire le choix de Jésus malgré les éventuels sarcasmes, c'est rester fermes dans ses convictions et porter dans la prière ceux qui empruntent d'autres chemins. Pensons à sainte Monique qui a porté son fils dans la prière, ce qui nous a valu un St Augustin !

Récemment un jeune couple, qui se dit incroyant, dont les enfants ne sont pas baptisés  me racontait : « notre aînée, 5 ans et demi, récemment nous posait certaines questions sur Dieu, nous avons bien sûr répondu et pour finir, nous lui avons demandé : «  mais pourquoi, nous poses-tu ces questions , » et l'enfant de répondre : «  parce que je crois en Dieu et je veux Le connaître » Sachant que le couple n'a pas l'intention d'élever ses enfants dans la foi, à mon tour, j'ai demandé : « qu'allez-vous faire ? Respecterez-vous sa liberté ? » Nous la respecterons, fut leur réponse. La grand-mère, profondément croyante, entrée à la Maison du Père, ne doit pas être étrangère à ce questionnement de l'enfant, pourtant bien jeune.

Saint Paul, dans sa lettre à Philémon ne dit pas autre chose que Jésus quand il parle d'Onésime  : « c’est peut-être pour que tu le retrouves définitivement,non plus comme un esclave, mais, mieux qu’un esclave, comme un frère bien-aimé :il l’est vraiment pour moi, combien plus le sera-t-il pour toi aussi bien humainement que dans le Seigneur.
Si donc tu estimes que je suis en communion avec toi,
accueille-le comme si c’était moi. »

Notre appartenance spirituelle est supérieure à notre appartenance biologique. Il ne s'agit pas de négliger cette dernière mais il est important de bien nous situer et d'être conscient que nous appartenons en premier lieu à notre Père du ciel, nous ne serions pas là s'Il ne l'avait pas permis. C'est un langage difficile à comprendre pourtant c'est de Lui que nous recevons tout. Et c'est dans cet esprit que nous pouvons comprendre les versets qui suivent.

Quel est celui d’entre vous qui, voulant bâtir une tour,
ne commence par s’asseoir pour calculer la dépense et voir s’il a de quoi aller jusqu’au bout ?Car, si jamais il pose les fondations et n’est pas capable d’achever,tous ceux qui le verront vont se moquer de lui :‘Voilà un homme qui a commencé à bâtir et n’a pas été capable d’achever !’ Et quel est le roi qui, partant en guerre contre un autre roi,ne commence par s’asseoir pour voir s’il peut, avec dix mille hommes, affronter l’autre qui marche contre lui avec vingt mille ?S’il ne le peut pas,il envoie, pendant que l’autre est encore loin,une délégation pour demander les conditions de paix.

Que représente cette tour à construire ? Sans doute ma vocation , pour entendre ce que le Père attend de moi, n'est-il pas indispensable de me recueillir dans le silence pour bien choisir , pour savoir si j'ai les talents adaptés pour exercer tel métier, épouser telle personne, élever des enfants etc … Ce choix réclame toute mon attention et je ne peux avancer tête baissée sans prendre un minimum de recul.

Quant au roi qui part en guerre ceci n' évoque -t-il pas le combat spirituel auquel je dois me livrer, tout au long de ma vie pour choisir le meilleur ! Souvenons-nous du démon chassé par la porte et qui revient avec une légion par la fenêtre. La vie spirituelle est un combat vigilant pour rester fidèle à Jésus qui nous appelle sans discontinuer. Les tentations sont nombreuses dans ce monde et nous craignons d'être montrés du doigt parce que différents en raison de nos choix de droiture, de rectitude morale, de simplicité de vie, de partage, d'amour inconditionnel du frère, de don de soi, de pratique ...

  
 Ainsi donc, celui d’entre vous qui ne renonce pas
à tout ce qui lui appartient
ne peut pas être mon disciple. »

Être disciple de Jésus demande des choix radicaux quel que soit notre état de vie . Les compromissions, la duplicité, ne peuvent satisfaire le cœur du disciple , nous ne pouvons pas jouer avec le feu sans nous brûler et perdre à tout jamais les joies du Royaume.

Et qui aurait connu ta volonté,
si tu n’avais pas donné la Sagesse
et envoyé d’en haut ton Esprit Saint ?

Oui, par dessus tout nous avons besoin de la Sagesse de l'Esprit Saint pour ne pas perdre notre temps dans de vains combats , c'est la Sagesse de Dieu qui nous sauve et nous permet de vaincre les traits enflammés du Malin !

Demandons cette Sagesse les uns pour les autres, aujourd'hui et chaque 

jour, pour vivre dans l'Amour qui est Dieu.



PRIÈRE DU PÈRE SERTILLANGES

Seigneur Jésus, donne-nous cette Sagesse qui juge de haut et prévoit de loin.

Donne-nous Ton Esprit qui laisse tomber l'insignifiant en faveur de l'essentiel.

En face des tâches et des obstacles apprends-nous à ne pas nous troubler à ne pas nous agiter, mais à chercher dans la foi, Ta volonté éternelle.

Donne-nous l'activité calme qui sait envelopper d'un seul regard tout l'ensemble de nos tâches.

Aide-nous à accepter paisiblement les contradictions, à y chercher Ton Regard et à Le suivre.

Évite-nous l'émiettement dans le désordre, la confusion du péché, mais donne-nous de tout aimer en liaison avec Toi.

Ô Jésus, ô Père, ô Esprit Saint, sources de l'être, unissez-nous à tout ce qui va dans le sens de l'éternité et de la joie.

Amen !


L'Ermite